
Cette scène de Nativité, loin de célébrer l’espoir d’une naissance extraordinaire, porte en elle le poids des douleurs de l’humanité. Dépourvus de leur auréole, les personnages incarnent les souffrances et les angoisses du peuple : mélancolie vaguement inquiète du regard de Marie sur son enfant qu’un léger voile blanc isole de la paille, gravité de saint Laurent à gauche et de saint François à droite de la mère, le visage mangé par l’obscurité, fatigue de Joseph, le front ridé, appuyé sur sa canne, écoutant un homme mystérieux, assis de dos et dont la blondeur illumine étrangement l’œuvre aux couleurs terreuses. Seul un ange, qui semble chuter des ténèbres, rappelle la présence divine et relie le Ciel à la terre.
Le tableau est l’un des derniers du Caravage, peint en Sicile dans une période sombre de sa vie : lui qui a tué un homme lors d’une rixe est exilé loin de Rome. L’espoir d’une grâce papale est mince et le peintre mourra en effet un an plus tard sans l’avoir obtenue.
C’est en octobre 1969, par une nuit d’orage où les éclairs zébraient les ténèbres du ciel comme dans un clair-obscur caravagesque, que le tableau fut volé dans l’oratoire San Lorenzo de Palerme. Exposée à 6 mètres de haut, la toile pourtant grande, 3 mètres sur 2, fut découpée du cadre, enroulée et emportée à tout jamais.
Le secret dont je vous parle, c’est celui, jalousement gardé, du destin d’un tableau. Encore aujourd’hui, plus de 55 ans après sa disparition, le mystère subsiste, entre silence et révélations troublantes mais contradictoires.
Attribué à la mafia sicilienne, le vol n’a jamais été élucidé et ce tableau est recherché par les polices du monde entier, arrivant même en deuxième position des oeuvres les plus recherchées par le FBI.
Quelques mois après le vol, le curé Don Rocco Benedetto reçoit une lettre de Cosa Nostra lui enjoignant de publier une annonce dans un quotidien sicilien en échange du tableau. Il s’exécute mais quelques temps après, il reçoit un petit morceau du tableau qui lui envoie la mafia comme elle enverrait le doigt coupé d’un otage, et l’ordre de publier une deuxième annonce. Cette fois, le surintendant des affaires culturelles s’y oppose, mettant fin au chantage.
Quelques années plus tard, des repentis de la mafia se confient au juge Falcone et continueront leur confessions après sa mort. Ainsi Marino Mannoia, surnommé « Mozarella », avoue avoir volé l’œuvre et l’avoir vue présentée à un expert suisse qui aurait pleuré devant l’état du tableau.
Selon certaines sources, il aurait été brûlé ou mangé par des cochons ou des rats dans la ferme où il était conservé. Pour d’autres, il aurait été découpé en 4 pour être revendu à plusieurs collectionneurs. Pour d’autres encore, il est exposé aux réunions des grandes familles de la mafia sicilienne, comme un symbole de puissance et de supériorité.
Il faudrait un miracle pour que le tableau réapparaisse. Pourtant, depuis 2015, une reproduction, réalisée à partir de photographies par le groupe Factum Arte, trône dans l’oratoire, à la place de l’original.
Aujourd’hui, plus de 55 ans après les faits, il y a prescription et voleurs et commanditaires, qui doivent être très âgés, ne seraient pas inquiétés. Et si, comme dans un conte, par un miracle de Noël, le tableau était enfin restitué pour que chacun, croyants et amateurs d’art, puissent de nouveau l’admirer…
