Circé – Wright Barker

Dans l’île d’Eéa, dans un somptueux palais, vit Circé, déesse et magicienne, entourée de ses lions et de ses loups. S’ils sont peints avec autant de réalisme, c’est que le peintre britannique est avant tout un peintre animalier, spécialisé dans les animaux domestiques et les scènes de chasse.

Ici, Wright Barker choisit de représenter un épisode mythologique. Le spectateur se substitue à l’un des compagnons d’Ulysse qui, dans l’Odyssée d’Homère, pénètre dans le palais de Circé, attiré par la voix enchanteresse de la magicienne. Mais comment représenter cette voix en peinture ? C’est ce que suggère la bouche entrouverte de Circé et surtout la lyre qu’elle tient de sa main gauche. 

Nous, spectateurs, sommes encore à bonne distance de Circé mais déjà elle exerce sur nous une fascination extraordinaire. Du haut d’un escalier de marbre, elle est en contre-plongée, nous donnant l’impression d’être à la fois petits et faibles devant sa toute-puissance. Notre regard remonte lentement le long de son corps : ses pieds nus dans ses sandales écrasent une peau de tigre, sa robe en voile blanc laisse deviner un genou, ses épaules et ses seins sont nus soulignés par des voiles qui flottent autour d’elle comme animés d’un souffle magique, ses cheveux bruns coiffés d’un diadème en or contrastent avec la blancheur laiteuse de sa peau. De sa main droite, elle semble nous faire signe d’approcher.

Mais méfions-nous des animaux sauvages qui l’entourent. Ils ont l’air doux et paisible. Mais ils nous fixent quand même avec une inquiétante intensité.

Savez-vous qui ils sont vraiment ? Ce sont des hommes qu’elle a transformés en bêtes.

Les compagnons d’Ulysse qui s’approchent avec nous, trop confiants, ne tarderont pas à être changés en porcs et à devenir à leur tour les prisonniers de Circé. D’ailleurs les feuilles qui s’accrochent à la colonne ne préfigurent-elles pas le maléfice ?

Jonchant le sol de ce palais antique, les fleurs de pavot évoquent l’opium ou le laudanum, philtres magiques des temps modernes, consommées à l’époque de l’Angleterre victorienne.

Sarah Williamson, maître de conférences à l’Université de Huddersfield, qui sensibilise les étudiants à la représentation des femmes dans l’art, propose une parodie de ce tableau, faisant poser une Barbie à côté d’un tigre en peluche. Elle imagine la commande du tableau : « “Je voudrais une jeune beauté séduisante, à moitié dévêtue, enfermée et avec du gros gibier”, aurait dit le commanditaire ». « “Que diriez-vous de Circé, avec cinq ou six tigres ?” aurait répondu l’artiste. “Tout le monde admirera votre intérêt pour la mythologie grecque.” Une manière sarcastique de dénoncer l’attrait pour les beautés dénudées dans l’art selon les époques. 

Mais ne nous méprenons pas, Homère ne faisait pas de Circé un objet sexuel. C’est même plutôt l’inverse…car Ulysse ne sauvera ses compagnons de leur métamorphose et ne se fera de Circé une alliée qu’en acceptant de coucher avec elle.

Où voir l’oeuvre : Cartwright Hall Art Gallery, Bradford.

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