
Mais que font les gardiens de musées ? Voilà un personnage qui s’échappe de son tableau sous nos regards impuissants.
Ici, le peintre défie les lois de l’art figé qu’est celui du portrait. Sous son pinceau, l’enfant prend vie, se met en mouvement et conquiert sa liberté.
Pere Borrell del Caso est un peintre catalan qui, comme en témoigne cette oeuvre, maîtrise le réalisme. Son succès fut tel qu’on lui proposa un poste d’enseignant à l’Ecole des Beaux-Arts de Barcelone. Soucieux de son indépendance, il refusa et créa sa propre académie. Il peignit de nombreuses scènes religieuses et des portraits mais nombre de ses tableaux furent détruits pendant la Guerre d’Espagne.
Cette oeuvre de 1874 est aujourd’hui la plus célèbre. C’est un trompe-l’œil, un tableau sur lequel l’artiste, jouant sur les ombres et la perspective, créé l’illusion d’une troisième dimension. Un jeune garçon s’échappe de son tableau, comme d’une prison, enjambant une fenêtre que représente le cadre et s’accrochant à son encadrement.
Ce jeune garçon est sans doute pauvre. Regardez son torse maigre qui laisse voir ses os, son pied nu noirci par la poussière. Il ressemble par ses vêtements comme par sa coiffure au mendiant de Murillo peint une dizaine d’années plus tôt. Est-ce de cette cave ou de ce cachot sombre que s’échappe l’enfant de notre tableau ?
Le clair obscur qui maintient dans l’ombre l’arrière-plan laisse planer le mystère sur ce qu’il fuit et met l’enfant dans la lumière. Ses joues rosies suggèrent qu’il a couru. Mais pour échapper à qui, à quoi ? Et regardez ses yeux exorbités. Est-il terrifié par quelqu’un qui le poursuit ou ébahi par ce qu’il découvre au-delà du tableau ?
Le titre « Fuyant la critique » n’est pas le titre original , il a été attribué quelques années plus tard et n’est pas de l’artiste. Il suggère non sans humour la bêtise et la cruauté de certains jugements critiques sur les œuvres d’art, les personnages des tableaux préférant fuir que supporter, stoïques, les jugements et les moqueries. Un des titres originaux était « Una cosa que no puede ser », « une chose qui ne peut être » soulignant la volonté de l’artiste de tromper notre regard, de nous faire croire à ce qui n’est pas et ne peut être.
Vous voulez un secret ? Ce tableau est conservé à la banque d’Espagne à Madrid. De là à imaginer que notre mendiant est un voleur qui s’échappe après avoir dérobé des billets comme dans un épisode de la Casa de Papel…
Où voir l’oeuvre : Banque d’Espagne, Madrid.
