Suzanne et les vieillards – Le Tintoret

Dans l’agréable jardin de son époux, Suzanne est au bain. Elle a abandonné ses vêtements près d’elle, sa robe qui tire sur le grenat, son châle blanc qui suggère sa pureté, même ses bagues et l’épingle de ses cheveux, elle n’a gardé que ses bracelets d’or, de pierres et de perles. A travers les arbres dont on aperçoit les troncs, le soleil joue sur sa peau nue qu’elle illumine par endroits et ourle pudiquement d’ombre ailleurs. 

Avec son pied délicat, la rondeur de ses membres, ses cheveux aussi blonds que les blés que sa coiffure imite, elle est belle et s’admire sans vergogne dans son miroir. 

Mais elle n’est pas la seule à admirer sa beauté…

Derrière la haie de roses qui délimite le jardin, un vieillard rampant, barbe grise et crâne brillant, se contorsionne pour mieux la voir. Son manteau rouge suggère la luxure et la violence de son agression silencieuse. A l’autre bout de la haie, dans une diagonale étrangement raccourcie qui le rapetisse, se tient un second vieillard chenu. Et nous-mêmes, ne sommes-nous pas tout autant voyeurs, le Tintoret enfermant la belle Suzanne dans un triple regard de convoitise ? D’ailleurs les scènes bibliques et surtout mythologiques ne sont-elles pas souvent des prétextes des commanditaires pour se rincer l’oeil avec nu fort à propos ? Ce thème du regard est encore suggéré par le miroir et l’eau mais étrangement Suzanne ne s’y reflète pas ou presque… Dans ce jardin où Suzanne est comme prisonnière, de la haie et des arbres qui l’encadrent, des regards qui la couvent, une échappatoire semble néanmoins possible. Notre regard, guidé par les diagonales, se libère de ce voyeurisme pesant, traverse le petit bassin aux canards, passe l’arche et se retrouve dans la nature : « Fuir ! Là-bas fuir! « .

Le Tintoret prend pour sujet l’histoire de Suzanne et les vieillards, relatée dans le Livre de Daniel, dans l’Ancien Testament. Suzanne ayant refusé les avances de deux vieillards qui l’observent au bain, ceux-ci se vengent en l’accusant d’adultère, la faisant condamner à mort. Mais le jeune prophète Daniel prouve son innocence et fait condamner les vieillards. Le Tintoret choisit de représenter le moment qui précède les propositions vicieuses des vieillards, Suzanne, qui n’a même pas conscience de leur présence, est l’innocence-même tandis que le comportement répréhensible des vieillards est mis en valeur. Pourtant, plusieurs symboles annoncent la suite : la pie représente la diffamation tandis que le cerf, à gauche, à l’extérieur du jardin, comme les vieillards, n’est pas sans rappeler Actéon, puni et transformé en cerf pour avoir surpris au bain la chaste Diane.

Au-delà de l’épisode biblique, cette histoire prend peut-être aussi chez Tintoret une coloration historique. Quand il peint cette toile en 1557, Venise, où il vit, est menacée par l’Empire Ottoman de Soliman le magnifique. La belle Suzanne symboliserait alors la Sérénissime en proie aux convoitises étrangères.

Où voir l’oeuvre : Musée d’Histoire de l’Art de Vienne, Autriche

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