
Voyez cette femme à la chevelure épaisse et aux boucles bien dessinées, au visage poupin avec ses joues rebondies, son double menton et son large cou, elle respire la santé. Pourtant son visage est grave et vous allez comprendre pourquoi.
Écoutez l’histoire qui va suivre, et vous ne la verrez plus jamais de la même manière.
Cette femme, c’est Gabrielle Danton, l’épouse de Georges Jacques Danton. Février 1793, alors que ce dernier est en Belgique, il reçoit une lettre l’informant que sa femme se meurt en couches, en donnant naissance à leur quatrième enfant, un garçon mort-né.
Danton rentre à Paris dans la précipitation mais lorsqu’il arrive chez lui, il est trop tard, son épouse est morte et enterrée.
Ivre de désespoir et de culpabilité (Danton a multiplié les aventures extra-conjugales), le révolutionnaire est pris d’une idée folle.
En pleine nuit, il va réveiller le sculpteur Claude-André Desaine, qui a réalisé le buste de Robespierre, et le convainc tant bien que mal (l’artiste est sourd-muet) de le suivre avec tous ses instruments.
Les deux hommes se dirigent alors vers le cimetière Sainte-Catherine dont Danton se fait ouvrir les portes. Ensemble, ils se rendent sur la tombe de la femme de Danton et le veuf déterre alors le cercueil de sa défunte épouse, d’abord à l’aide d’une pelle puis à mains nues. Il ouvre le cercueil et étreint le corps de Gabrielle enterrée depuis 10 jours. Puis il ordonne à Desaine de commencer son œuvre.
L’artiste comble les joues et le nez décharnés et en putréfaction à grand renfort de coton. Badigeonnant au préalable le visage de saindoux pour que les chairs ne se détachent pas, Desaine applique le plâtre sur la face de la défunte afin de réaliser son masque mortuaire.
Le buste que vous voyez est le masque mortuaire de Gabrielle Danton. Mais Danton n’eut guère le temps de se recueillir devant l’image de sa défunte épouse. Un peu plus d’un an plus tard, c’est la Terreur et il est guillotiné par les révolutionnaires. Pour lui, pas de masque mortuaire mais, sur l’échafaud, il aurait alors dit au bourreau : « N’oublie pas surtout, n’oublie pas de montrer ma tête au peuple. Elle en vaut la peine. »
Où voir l’oeuvre : Chateau de Vizille, Isère (38).
