Surpris ! – Henri Rousseau

Mais qui est surpris dans cette toile ?

Le tigre, oeil rond et moustaches hirsutes, que l’orage surprend au coeur de la forêt tropicale ?

La proie du tigre qui bondit en montrant ses dents ?

Ou le regardeur dérouté par ce titre avec point d’exclamation autant que par la facture du tableau, magnifique et maladroite à la fois ?

Les éclairs zèbrent le ciel tandis que la pluie s’abat en traits obliques et argentés, comme dans les estampes japonaises d’Hiroshige à la mode en France en cette fin de XIXe siècle. La végétation luxuriante subit les assauts du vent : les feuilles s’agitent et les grandes herbes et les branches ploient vers la droite. 

Cette jungle aux couleurs profondes, aux multiples nuances de vert, Rousseau ne l’a pourtant jamais vue. Il a prétendu avoir servi au Mexique mais il n’a en réalité jamais quitté la France. La diversité et la richesse de la végétation de ses toiles de jungle (celle-ci datant de 1891 est d’ailleurs la première), il la puise dans l’observation des spécimens du Jardin des Plantes. « Quand j’entre dans les maisons de verre et que je vois les plantes étranges des terres exotiques, il me semble que j’entre dans un rêve » déclare-t-il.

Et, de fait, lorsque nous voyons ses tableaux, c’est nous qui entrons dans un rêve…

Un rêve dans lequel il ne faut pas chercher le réalisme de la représentation sous peine d’être surpris par ce tigre aux allures de chat grotesque plaqué maladroitement sur les hautes herbes. Et en effet, ils ont été nombreux à rire devant les toiles naïves de l’autodidacte Rousseau. Le peintre s’est d’ailleurs plu à découper et coller dans un carnet les critiques dédaigneuses et moqueuses de ses œuvres. Qu’importe! On parlait de lui ! Qu’importe ! Les artistes de son temps reconnaissaient son talent ! Picasso lui acheta des toiles et organisa même un banquet en son honneur !

Rousseau n’en vécut pas moins jusqu’à la fin de sa vie dans la misère, quémandant parfois quelque argent pour manger à son ami Apollinaire. Ses jungles qui montrent souvent un animal dévorant sauvagement sa proie ne racontent-elles pas l’homme que la faim tourmente ?

Mais ici, où se trouve la proie du tigre ? Rousseau expliqua qu’il s’agissait d’explorateurs mais il choisit de les placer hors-champ. Ou peut-être se résolut-il à les placer hors-champ devant la difficulté qu’il rencontra à les représenter. Regardez l’ombre à droite dans les herbes, n’était-ce pas là l’emplacement réservé à la proie ? En tout cas, ces explorateurs hors-champ, ce sont un peu nos doubles, à nous qui découvrons le tableau… Si nous sommes d’abord surpris par ce tigre qui ressemble si peu à ceux des toiles d’un Delacroix, nous finissons par nous perdre dans la contemplation de ces jungles rêvées.

Où voir l’oeuvre : National Gallery de Londres

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